FEV 03 - AVR 30  

SOLY CISSÉ

SOLYGRAPHIE

DIS-MOI SOLY …

(quelques échanges sur ton travail)



 

Quelle est l’origine de la graphie dans le travail de Soly Cissé ?

La graphie émane de ma gestuelle lors du processus de création. C’est lors de cette transformation graphique que le réel bascule dans le monde imaginaire et créatif. Comme une tache que j’observe et qui deviendrait un élément de mon bestiaire ancestral, de mes mondes perdus. Le but n’est pas de donner du sens à tout ce qui m’environne, mais plutôt de représenter des éléments en laissant planer le mystère qui les habite. C’est un jeu d’équilibre entre le réel et l’irréel, entre les signes concrets que l’on retrouve sur les radiographies de mon enfance et les signes plus abstraits que mon imaginaire dévoile.

 

J’ai appris à lire les radiographies avant d’apprendre à lire une œuvre d’art.

Voilà pourquoi j’utilise le fond noir comme base de travail pour mes œuvres et que le corps humain est souvent magnifié de diverses manières.

J’ai tout de suite senti le lien esthétique qu’il y avait entre la lumière des radiographies, les zones indéfinies, les notations informatives, les éléments anatomiques et la force visuelle qu’il y avait dans les peintures de maîtres.

Après, je me suis demandé comment habiller ces formes dévoilées par ces radiographies.

Ce furent mes premiers pas vers la création de mes personnages et aussi le début de mon travail de sculpteur.

 

En art, il faut laisser les éléments graphiques venir à nous naturellement, sans forcer. Lors de mes Master Class, je dis souvent aux jeunes artistes de ne pas se figer trop rapidement dans un style définit. Malheureusement aujourd’hui, il y a un grand nombre de jeunes artistes qui sont parachutés avec des séries d’œuvres embourbées dans les sables mouvants d’un style préfabriqué. Ils sont à la solde d’un marché de l’art pressé de spéculer et de s’enrichir. C’est un maquillage, on sent bien le style forcé, le manque de force et de sincérité artistique. C’est un fast-food médiocre de l’art qui nuit à la santé esthétique d’une pratique si belle et si profonde.

 

Le temps, la sensibilité et la spiritualité sont essentiels pour créer une œuvre d’art.

Du début à la fin du processus artistique, je suis dans un voyage éblouissant. J’adore parcourir toutes les étapes de mon travail, l’observation, la peur, l’interrogation etc.

C’est une sorte de combat, mon esprit, mon corps, tous mes sens sont en éveil pour tenter d’imposer un monde que je construis de toute pièce et qui a tout son sens.

Un monde qui doit interpeler et faire réfléchir, sans forcément chercher à séduire, il doit toucher les sensibilités. Ce n’est pas simple car je suis toujours dans le questionnement, la peinture me fait également réfléchir sur ma propre vie.

 

Pour moi, une toile c’est une sorte de laboratoire où toutes les expériences sont permises sans chercher à plaire. Parfois, je termine une peinture et je la détruis. En peinture, la finalité n’est pas la simple beauté esthétique, c’est un ensemble. Je compare volontiers cela à l’homme. Pour aimer une personne, on ne se base pas uniquement sur l’aspect physique, mais aussi sur les qualités internes, l’âme. C’est l’éternel questionnement entre le fond et la forme.

 

La beauté, c’est quelque chose qui est là, mais qui nécessite la lumière de l’esprit pour être vue à sa juste valeur.

 

C’est quoi l’art contemporain africain ?

Pour moi, c’est une forme de ghettoïsation. C’est comme si le monde se contredisait, car on nous parle de mondialisation et puis, soudainement, on parle d’art contemporain africain. Pourtant, on ne parle pas d’art africain européen ! Comme si l’art contemporain appartenait aux occidentaux. Pour moi, s’il faut spécifier l’art contemporain, c’est qu’il y a un problème.

L’art est en rapport avec l’existence au moment où tu crées, et ton contexte de vie à ce moment. Le problème, c’est que tout ce qui est catégorisé ne dure pas longtemps dans le temps.

 

Quelle est ta spécificité en tant qu’artiste non-catégorisé ?

Je me situe dans la figuration libre qui recherche une certaine forme de réalité avec un regard graphique spécifique.

Dans mon travail, il y a souvent un personnage central et un autre qui est en adversité avec celui-ci. Le végétal y occupe également une place importante. Il y a aussi un jeu continuel entre le matériel et l’immatériel. Je tente constamment d’apporter une logique supérieure et spirituelle qui régit l’ensemble. La vie et la mort se côtoient sans cesse dans mon travail pour dévoiler un état transitoire et inaccessible.

 

 

 

 

 

Soly Cissé et Thiémoko Claude Diarra

Février 2022